L’épilation, un exemple banal de l’objectivation de la femme

Hier, j’étais posée dans mon super lit MAISEL une place avec mon copain. Nous regardions un film (Alice de l’autre côté du miroir si vous voulez tout savoir) quand la médiocrité de celui-ci m’en a fait décrocher, je pars alors me réfugier dans mes pensées. Mon regard perdu se fixe alors sur nos jambes respectives côte-à-côte. Les miennes sont certes bien plus courtes mais la différence la plus flagrante ne se trouve pas là : ses jambes sont couvertes de poils contrairement aux miennes qui sont nues. Cette constatation faite, je m’interroge sur ses causes. Il est vrai que naturellement les femmes sont moins pourvues de poil que les hommes mais cela est mis en exergue par l’épilation quasi systématique des poils féminins. Pourquoi est-ce que je m’épile ? Pourquoi mes poils sont-ils un problème pour moi ou pour les autres ? Pourquoi je m’inflige ça (oui parce que ça fait mal !!!!) ?

Est-ce que je le fais pour lui ? C’est vrai, je m’épile systématiquement dès qu’un poil apparaît où il n’a pas lieu d’être même quand je suis célibataire, mais ne le fais-je pas pour lui finalement ? Je lui fais alors part de mes réflexions et sans surprise il me répond que mes poils potentiels ne seraient aucunement un problème pour lui (En même temps il a plus de poils sur une seule de ses jambes que moi sur tout mon corps même sans épilation, si il m’avait répondu le contraire cela m’aurait fait assez rire). Si je ne le fais pas pour lui, alors pour qui je le fais ?

Et si je m’épilais pour moi et moi seule ? C’est vrai que ça serait logique vu que j’éradique mes poils même quand ceux-ci ne sont visibles par personne. Pour quelles raisons ai-je commencé à m’infliger ce désagrément ? J’ai commencé à m’épiler à 14 ans, c’était l’été et mes 3 poils blonds sur les mollets me complexaient quand je devais sortir en short, les filles autours de moi le faisaient (certaines n’avaient même pas encore leurs règles qu’elles avaient déjà un rendez-vous toute les 3 semaines chez l’esthéticienne) donc je ne voulais pas être la seule « poilue » (ah ! connerie adolescente quand tu nous tiens !). Après l’été, je ne voulais pas être regardée de travers dans les vestiaires des filles donc j’ai continué malgré que le temps d’exposition de mes jambes dans le mois soit de l’ordre de la minute. La case épilation est devenue une étape obligée et habituelle, chaque zone non conforme est alors immédiatement traitée, la douleur est devenue une routine. La pression sociale est devenue une pression personnelle que je m’inflige à moi-même.

Je me renseigne alors autours de moi, auprès de garçons comme de filles. Plusieurs réflexions m’ont marquées :

« Les poils sur une femme ça fait négligé, une femme doit prendre soins d’elle » une amie de 22 ans

« Une femme qui ne s’épile pas c’est une femme sale qui ne se respecte pas, tu comprends une femme ça doit être présentable » un ami de lycée (je me suis alors dis qu’il était grand temps de faire du ménage dans mes contacts Facebook)

« Les hommes aussi s’épilent » Oui, il est vrai que certains hommes aussi s’épilent, et cette pratique jusque-là purement féminine tend à se démocratiser mais pour le moment, aucun homme ne se prend de réflexion sur la touffe qu’il se trimbale sous les bras.

Je ne comprends pas bien pourquoi c’est plus féminin de ne pas avoir de poil. Finalement, c’est le regard des autres qui rend mes poils moches. Après m’avoir démontré la contingence et le non-sens de la chose, et forte de toutes ces réflexions, je me pose alors la question ultime : Si mon copain se fout de mes poils et si à 20 ans le regard des autres m’importe autant que leur avis sur la politique extérieur de l’Ouzbékistan, vais-je arrêter de m’épiler ?

Et bien, contre toute attente non, je vais continuer à m’épiler. Parce qu’après 6 ans, changer une habitude c’est dur. Par ailleurs, je ne me sens confiante que quand je me sais débarrassée de mes poils et ce même si personne ne peut les voir. Et c’est là toute la beauté de la pression et du conditionnement social, c’est que il s’inscrit si profondément en nous qu’il est difficile de s’en débarrasser, les normes s’inscrivent comme seconde nature et comme chacun le sait, aller contre sa nature c’est dur. Mon corps ne m’appartient pas vraiment, il appartient à ceux qui le regardent, c’était vrai durant mon adolescence et dans une moindre mesure c’est toujours le cas.

Le corps féminin est plus soumis aux normes que le corps masculin, et cela est un héritage de siècles de réduction de la femme au rang de jolie plante verte reproductrice (avec une dote en plus c’est toujours mieux). Mais au 21ème siècle le vrai danger pour la libération totale de la femme sur le plan social ce n’est pas la « société patriarcale » c’est les femmes. Celles qui après s’être soumises à des dictâtes débiles attendent des autres, sous couvert d’un discours moralisateur, qu’elles fassent de même. Si comme moi, vous ne vous sentez pas prête à sauter le pas, ne montrez pas du doigt celles qui ont le courage de le faire, sinon vos filles subiront les mêmes névroses sociales que nous. Ne laissons plus celles qui pensent le maquillage « indispensable » à leur vie (et les gros beaufs qui pensent qu’une fille pas maquillée pour faire les courses c’est une fille négligée) diriger notre préparation matinale (10 minutes de sommeil en plus c’est bien aussi). Les excès des autres ne doivent plus devenir nos normes.

Bilan : je ne suis pas réconciliée avec mes poils mais j’aime les tiens.

Moment culture : Finalement, l’objectivation de la femme, c’est quoi ?

« La théorie de l’objectivation est une théorie nord-américaine s’inscrivant dans le domaine de la psychologie sociale. Elle a été développée par Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts en vue d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé mentale des femmes. L’objectivation sexuelle a lieu lorsque le corps d’une femme, les parties de son corps, ou ses fonctions sexuelles sont séparées de sa personne, réduites au statut de simple instrument, ou considérées comme si elles étaient en mesure de la représenter. Cette objectivation peut amener les femmes à intérioriser le regard d’autrui sur elles-mêmes, un phénomène que Fredrickson et Roberts qualifient d’auto-objectivation. Cette auto-objectivation pousse ces femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers l’habillement, le maquillage, le contrôle alimentaire, ou encore l’exercice physique. Cela permettrait d’influencer la manière dont les autres les traitent et donc d’améliorer leur qualité de vie. L’auto-objectivation peut caractériser certaines femmes plus que d’autres. Dès lors, elle peut être considérée comme un trait de personnalité. Elle peut aussi être induite par des facteurs contextuels. Par exemple, être en maillot de bain sur une plage peut susciter spontanément un état d’auto-objectivation (« De quoi ai-je l’air? ») »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27objectivation

dessin-lasauvagejaune

Dessin de @Lasauvagejaune https://twitter.com/LaSauvageJaune

Illustration de couverture : Cécile Dormeau http://cecile-dormeau.tumblr.com

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Vespertania Écrit par :

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